Ça suffit les conneries

Je suis de gauche, jusque-là j’ose espérer ne surprendre personne. Je suis aussi féministe. Et je le serai tant qu’il le faudra. Au goulag on aime le féminisme et on trouve ça bien.

Quand on prétend être un minimum de gauche, on se doit d’être féministe. Non pas que le féminisme soit réservé à la gauche, mais c’est au moins un point qui à mes yeux devrait sembler évident. C’est comme l’antiracisme, la lutte contre l’antisémitisme ou le dégoût profond pour l’homophobie, c’est à mettre sur un même pied d’égalité simplement parce que les sources du problème sont les mêmes. La lutte contre le sexisme ça fait partie des valeurs qu’on essaie de défendre lorsqu’on tend à une certaine forme de progressisme.

Je ne pensais pas rédiger mon premier « vrai » billet sur le sujet mais les articles de Mar_Lard et de Valerie (que j’approuve et que je vous recommande vivement) et surtout certains commentaires ou réactions qui s’en sont suivis me poussent à écrire à propos de la perception du féminisme et le rôle de l’homme dans tout ça.

Certaines discussions ont été particulièrement révélatrices de quelque chose que je ne réalisais pas vraiment jusqu’à présent, ne m’intéressant à ce domaine que depuis quelques mois. Il semble que le féminisme soit devenu quelque chose dont il ne faille absolument pas se réclamer. Un gros mot. Une insulte. Presque une honte, à la manière du « je ne suis pas raciste mais » suivi d’une indication qui contredit nettement le début de la phrase. C’est d’ailleurs très bien expliqué ici. La dépolitisation généralisée y est sans doute pour beaucoup, dans une société où l’on va vite considérer tout ce qui touche au politique comme « prise-de-tête » à partir du moment où vous allez en parler et tenir un discours un peu fourni, et cela vous placera généralement dans la catégorie du relou de service – mais ce n’est pas le propos et j’y reviendrai ultérieurement. Sans oublier que les mécanismes d’exclusion du patriarcat y jouent un rôle prédominant. Ce qui il faut l’admettre arrange bien de nombreux connards qui y voient un moyen d’éviter de se faire bousculer dans leurs certitudes et dans l’idée qu’ils se font non seulement du féminisme mais avant tout des femmes. C’est à mon avis la peur de ce qu’ils risquent d’y perdre et par opposition de ce qu’ils pourraient y gagner qui semble être le principal obstacle à cette prise de conscience. L’idée de perdre les privilèges acquis il y a fort longtemps semble terrifier ces pauvres lapins, pensez donc, on touche à leur confort, ils souffrent. On ne vous oublie pas, les gars.

Et comme d’habitude, les a priori ont la vie dure et les abrutis sont légion.

Il y a beaucoup de femmes que l’on n’arrivera que difficilement à faire changer d’avis, la domination masculine étant tellement ancrée dans les esprits qu’il semble impossible de l’en extraire. Et c’est malheureusement un peu le lot de l’humanité que de revendiquer fièrement sa propre aliénation.

Je ne saurais dire si cette tendance à l’acceptation de la situation est plus dominante chez les hommes, je n’ai jamais eu l’occasion de m’intéresser au sujet et je ne m’avancerai donc pas, tout ce que je sais c’est qu’il y un problème évident de prise de conscience chez les deux sexes, évidemment davantage dramatique chez les femmes et leur perception d’elles-mêmes. Et puis il y a surtout ces personnes qui ne veulent simplement pas en entendre parler. Pourtant elles sont généralement en accord avec les idées du féminisme. Je sais que parmi ceux qui me lisent il s’en trouve, j’ai déjà eu l’occasion d’en parler avec certains. Le fait est que ces personnes sont tout simplement incapables de définir le féminisme. Ou en ont une « mauvaise image ». Et sur ce point je ne peux que vous renvoyer vers ce texte. Or le féminisme n’est ni plus ni moins qu’un égalitarisme. Une volonté non pas d’inverser la domination pour en faire une dictature de lesbiennes mal-baisées coupeuses de couilles comme aiment caricaturer certains, mais bien de l’abolir et par la même occasion de virer le sexisme qui gangrène notre quotidien depuis un sacré bout de temps. Qu’on se mette bien d’accord, l’idée que le féminisme ne serait plus utile de nos jours parce que « l’égalité existe » et que sous prétexte que il-y-a-40-ans-c’était-pire/il-y-a-des-choses-plus-graves-dans-d’autres-pays/il-y-a-des-problèmes-plus-importants-que-de-changer-le-terme-mademoiselle-en-madame (choisissez la mention qui vous plaît) on devrait faire comme si tout allait bien, c’est une des plus grosses conneries que j’ai pu entendre jusqu’à présent. Je pense pouvoir affirmer sans trop me tromper qu’aujourd’hui les hommes ne sont pas considérés comme des bouts de viande dès qu’ils sortent dans la rue ou sont au boulot, pas plus qu’ils ne connaissent la peur du viol. Les hommes ne se font pas traiter de pute pour n’avoir pas répondu à une femme qui les draguait avec insistance. Les hommes ne subissent pas de remarques dues à leur condition d’homme dans des situations de la vie courante. Ils ne connaissent pas non plus d’écart de salaire important et ne se voient pas imposer des contrats à temps partiel parce que ce sont des hommes. On n’apprend pas aux hommes la crainte de se faire violer, on ne leur dit pas que si cela arrive c’est qu’ils l’avaient cherché en étant un peu trop aguicheurs ou pas assez prudents. Au contraire, on ne leur dit rien, on ne leur impose aucune remise en question. C’est ça, la culture du viol. C’est la culture de la culpabilité à sens unique.

En ce qui me concerne, je n’ai aucune leçon à donner aux femmes, encore moins aux féministes parce que ce n’est pas mon rôle.

Maintenant messieurs, réfléchissons un instant. Nous sommes les dominants. Nous sommes mieux payés que les femmes. Nous pouvons disposer de notre corps comme nous le souhaitons. On ne nous impose pas d’être des pères. Nous avons le pouvoir de violer. Cela ne veut pas dire que nous allons le faire, mais pouvons le faire parce que notre position le permet. Nous ne sommes pas opprimés, n’en déplaise aux masculinistes qui se complaisent dans une analyse absente de toute notion de sociologie élémentaire, démontrant ainsi une inculture crasse. Bourdieu le dit mieux que moi.

Nous sommes les grands gagnants dans l’histoire. La question de la place de l’homme vis-à-vis du féminisme est primordiale. Il semble logique que la perception des femmes soit plus légitime que celle des hommes, ce sont les plus concernées par les questions de sexisme, ne commencez pas à vous lancer dans des interprétations fantaisistes, vous ne saurez jamais mieux qu’elles ce qu’elles vivent. L’empathie impose ses limites par nos conditions sociales, notre perception se différencie selon ce que nous sommes. Alors bon, bouclez-la et écoutez un peu pour une fois. Vous ne pouvez pas tout savoir. Ne cherchez pas de place au sein du mouvement féministe, servez-vous plutôt de la place prédominante que vous avez dans la société pour lutter pour l’égalité et contre le sexisme. N’essayez pas de dire aux femmes ce qu’elles doivent faire, elles se débrouillent très bien toutes seules. Ne pensez pas qu’adhérer au féminisme vous vaudra la reconnaissance éternelle des femmes, n’attendez pas la fameuse médaille du meilleur allié parce que vous n’aurez rien. Ce n’est pas un dû, comme tout engagement politique faites-le parce que vous le voulez réellement et non pas pour quelque chose en retour. Vous avez beaucoup à gagner du féminisme. Réfléchissez-y. Quand nous aurons compris cela, on aura sans doute un peu avancé.

Parce que bon, quand même, l’égalité c’est un truc plutôt cool.

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J’en profite pour partager cet excellent billet qui traite du même sujet.

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17 réflexions sur “Ça suffit les conneries

  1. Tout à fait d’accord avec tout cela, même si je ne serais pas si catégorique sur plusieurs points. Je pense qu’il est nécessaire de réfléchir sur ce que les femmes vivent au quotidien, en tant qu’hommes. On ne pourra jamais comprendre l’ensemble de l’aliénation féminine, c’est d’accord, mais on peut, pour une certaine partie, voir concrètement les désagréments de faire partie du sexe féminin. J’ai ainsi vite compris que marcher seule dans la rue pouvait rapidement devenir un véritable calvaire. Non, pas quelque chose de simplement embêtant ou ennuyeux, un calvaire.

    En tous cas, j’avais dit il y a quelques jours que j’écrirais sur cette question. L’article de fond viendra bientôt.

  2. Il y a une formulation qui m’a énormément frappé et qui résume bien le début de ton avant-dernier paragraphe qui est « Le savoir est situé » (je crois que c’est chez Mar Lar que je l’ai lu). Aussi, j’aime énormément que tu rappelle la notion de Mansplaining et surtout quand tu dis  » Ne cherchez pas de place au sein du mouvement féministe, servez-vous plutôt de la place prédominante que vous avez dans la société pour lutter pour l’égalité et contre le sexisme. », c’est vraiment un rappel salutaire.
    et la fin de ton deuxième paragraphe mérite à lui seul que je t’épouse quand on t’aura enfin converti.

    C’est en tout cas ce que je dirai si j’étais un de ces bobos bien-pensant parisiano-parisien dans ton genre !

    Ton blog semblait prometteur, et ton premier article était vraiment bien, mais on sent le déclin dans ta prose, ton blog n’est plus ce qu’il était, je pense qu’au fond tu t’es usé.
    Mais évidemment ce genre de considération dépasse clairement l’entendement de quelqu’un qui adule un peuple qui ne sait même pas écrire un ‘R’ ou un ‘N’ correctement !
    En ce qui concerne le logo, il fait bizarre dans le cadre, on à une impression de vide, peut-être faudrait t’il lui donner un peu plus de présence ? Si tu cherche à l’améliorer il y a ce site sympa qui donnera surement plus de cachet à ton logo.

    Bon baiser de Vorkouta.

    • Tu penses encore pouvoir me convertir ? Tsss. Bonne chance.

      Je note tous ces précieux conseils, je pense aller faire un tour sur Blingee, ils font des montages magnifiques je trouve. Non ?
      Ah.

  3. Je suis vraiment heureuse de lire un tel article ! Il est bien vrai que dans les temps qui courent, être féministe c’est mal vu, encore plus de femme à femme et ça me semble tout bêtement surréaliste. Les arguments les plus débiles, les caricatures les moins recherchées se diffusent sur toute personne féministe. Et encore, si je pense moi aussi que les hommes ont toutes leurs place dans cette lutte, je suis chaque jour un petit peu plus choquée que mes potes soit plus féministes que mes copines. Depuis quand être femme et revendiquer son égalité est mal jugé ? Nos pensées n’évoluent tellement pas que la plupart des filles pensent que c’est aux hommes de leur donner leur égalité, à eux de se battre pour elle – quand elles en voient même l’importance, ce qui est loin d’être le cas.

    • Voilà une chose à laquelle je n’avais pas pensé ! Mais maintenant que c’est écrit il me semble que c’est un cercle vicieux qui donnerait ce résultat : la femme qui serait éduquée à devoir être douce, n’arrive pas à se mettre dans la peau d’une revendicatrice pour elle-même. C’est vrai, c’est une démarche d’attaque, « agressive » pourrait-on dire.

      Peut-être aussi certains hommes prennent malheureusement la posture protectrice du chevalier blanc, luttant contre les outrages que les femmes subissent. Et ils peuvent parler plus fort étant donné qu’on n’y voit là que de la générosité envers le sexe faible ; après tout c’est un beau geste désintéressé de vouloir que les femmes accèdent autant que les hommes aux places de pouvoir, et que les hommes prennent un peu la serpillère.

      Ceci étant, il me semble qu’on entend heureusement beaucoup de voix féminines dans le concert des indignations (voir le ViedeMeuf, et billets de blogs dédiés) ; des forums féminins sans aucun rapport avec le sexisme en parlent, et vivement ! C’est à partir d’un de ceux-là que j’ai atterri ici à vrai dire :)

      • Pas grand chose à ajouter, si ce n’est qu’il y a une réelle prise de conscience à avoir. Je pense que les femmes sont le mieux placées pour cela, même si évidemment les hommes ont un rôle à jouer.
        C’est toujours délicat de la part d’un homme de justifier son féminisme face à une femme qui elle-même n’y croit pas, alors quand en plus il s’agit d’essayer de convaincre… Question compliquée.

  4. Merci pour cet article :) Les hommes comme les femmes ne se rendent pas forcément compte du sexisme ordinaire qu’on peut rencontrer tous les jours…de la petite phrase censée faire rire au comportement carrément sexiste. On m’a carrément dit une fois « non mais toi tu ne représentes pas les femmes » Ah bon?

  5. Merci tout particulièrement pour
    [[Je pense pouvoir affirmer sans trop me tromper qu’aujourd’hui les hommes ne sont pas considérés comme des bouts de viande dès qu’ils sortent dans la rue ou sont au boulot, pas plus qu’ils ne connaissent la peur du viol.]]
    et pour
    [[Ne cherchez pas de place au sein du mouvement féministe, servez-vous plutôt de la place prédominante que vous avez dans la société pour lutter pour l’égalité et contre le sexisme.]]

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